Fifres et Ménétriers en Alsace

CADRE GÉOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE DE LA FÊTE DES MÉNÉTRIERS

En Alsace, à Ribeauvillé (4864 habitants) et à Bischwiller (11092 habitants), s’est maintenue la traditionnelle « Fête des Ménétriers ».

dessin3Elle rappelle un rassemblement annuel de musiciens réunis en corporation ou confrérie (Bruderschaft) dès la fin du Moyen-Age. Par cette appartenance, ils avaient la possibilité de trouver une reconnaissance sociale de leur statut de musicien, à l’intérieur d’un territoire où ils avaient le droit d’exercer leur art en situation de monopole, comme musiciens « professionnels ». En se soumettant à ses règles, ils bénéficiaient en même temps du patronage religieux dont se réclamait la confrérie en l’occurrence Notre-Dame de Dussenbach, à Ribeauvillé. L’Empereur avait concédé au Seigneur de Ribeaupierre, à Ribeauvillé, le titre de « Roi des Ménétriers » avec les droits y afférents. Ainsi, les musiciens qui auraient pu rester anonymes, pouvaient être contrôlés par une autorité à travers la confrérie.

Le Seigneur percevait les redevances de ses sujets « ménétriers », mais il déléguait son pouvoir à un lieutenant qui portera le titre de roi (ou lieutenant du roi = Konigsleutnant). Celui-ci à la fois administrateur et juge, n’était pas forcément musicien et même n’avait pas, toujours son domicile à Ribeauvillé. Le « roi » (Pfifferkunig ou Pfiffer), c’était souvent quelqu’un d’influent ou un propriétaire aubergiste chez qui se tenait l’Assemblée Générale des « Pfeifer » et avait lieu le banquet. Voici comment l’un d’eux est présenté dans les archives : « Jean Gissing, … roi des fifres (sic), le substitut roi des violons, roi des amendes, membre du magistrat, prévôt de Ribeauvillé de 1667 à 1696, gourmet et aubergiste à l’Etoile en fonction de 1666 à 1695, mort le 2 avril 1696 et enterré dans l’église des Augustins ».

On peut s’imaginer le contenu de ces réunions du « Pfifferdaj » : avant la partie administrative et conviviale était prévue une cérémonie d’allégeance avec la visite au Seigneur, puis une Messe et un défilé. A la « Fête des Ménétriers » s’est ajoutée, au fil des temps, la tenue d’une foire qui a pris le nom de Pfeifermarkt. Celle-ci pouvait durer de 3 à 4 jours.

docu0004_petitL’origine présumée du « Pfifferdaj » est située par les historiens en 1390. La première mention de la confrérie est faite dans la Charte du 20 avril 1400 donnée à Ribeauvillé par Maximin 1er de Ribeaupierre. En 1533 pour diminuer les frais de voyage des participants, 3 sections ont été constituées : celle de l’Alsace supérieure (siège à Vieux Thann ; réunion le 14 septembre), celle de l’Alsace moyenne (siège à Ribeauvillé depuis le début ; réunion le 8 septembre) et celle de l’Alsace inférieure (siège à Bischwiller, depuis 1686 ; réunion le lundi après le 15 août).

La section de Ribeauvillé était la plus nombreuse : 234 membres en 1625 (dont seulement 8 de Ribeauvillé), 413 en 1781. Des Bâlois en étaient normalement membres, puisque la confrérie s’étendait jusqu’au Hauenstein, une montagne au Sud de Bâle.

La Révolution ayant supprimé les corporations, la dernière Fête des Ménétriers a eu lieu en septembre 1788 à l’Hostellerie du Soleil, dont la maison existe toujours.

LA TRADITION MUSICALE

« Pfifferdaj » à Ribeauvillé ou « Pfifferdaa » à Bischwiller veut dire littéralement « jour des Pfiffer ».

Etymologiquement le « pfiffer » est celui qui souffle soit dans un fifre, comme on dit à Bâle, soit dans une cornemuse (en allemand Dudelsackspfeifer, mais en langage courant le cornemuseux est dit « Sackpfeifer »).

Au sens large, ce terme de « pfiffer » pouvait convenir à toutes sortes de musiciens, d’abord à ceux, qui soufflaient dans un instrument à vent, comme le hautbois, la trompette, le cor naturel, puis par extension, à toutes sortes d’instrumentistes jouant du violon, de la vièle, de la vielle à roue, etc…, idée qu’on traduit communément par « Fête des Ménétriers » en parlant du « Pfifferdaj » ? Mais qui pouvait-on ranger sous l’appellation de « Ménétriers » ? Sans doute trouvons-nous, depuis le Moyen-Age, des ménestrels jouant dans des auberges, des noces ; des « musiciens ambulants » (Fahrende Leut), qu’on pouvait entendre dans la rue, les places, les fêtes publiques. Ils formaient un groupe social un peu méprisé ; ces musiciens étaient plus ou moins considérés comme des « pourvoyeurs de Satan ».

L’histoire nous a livré les noms de quelques « Rois des Ménétriers » à Ribeauvillé. Parmi les noms cités, nous pouvons relever deux joueurs de trompette au 15e siècle (Hans LODER et Georges BAUMANN) ; deux sont qualifiés « rois des violons » au 18e siècle (Jean ULRICH et Jean Daniel STAMM).

Y avait-il des fifres, parmi les ménétriers à Ribeauvillé ? Des joueurs de fifres qui auraient pratiqué le jeu de cet instrument à l’armée ? C’est vraisemblable dans ces régions rhénanes habituées au flux et au reflux des armées. Les archives nous apprennent que la veille du Pfifferdaj, deux tambours et un fifre parcouraient les rues de la ville pour annoncer la fête du lendemain. Signalons aussi que le dernier « Roi des Ménétriers » en 1787 était François Joseph WUHRER qui servait comme musicien dans la Gendarmerie de France à Lunéville. Dans cette formation militaire, on jouait précisément du fifre…

EVOLUTION DE LA FÊTE DU « PFFIFERDAJ »

Après la Révolution, on a conservé la foire annuelle et à la même époque de l’année (8 septembre/ler dimanche de septembre) avec les traditionnelles réjouissances publiques, notamment un bal champêtre. De là est sorti le Pfifferdaj contemporain, à partir de 1802. Depuis 1877, l’organisation de la fête fut confiée aux associations. En 1890, sous l’occupation allemande, on a célébré le 500e anniversaire ; la fête a renoué alors avec une certaine tradition historique. Après 1930, le Pfifferdaj devient peu à peu la fête la plus populaire et la plus courue d’Alsace. On y voit des chars, des cortèges à teinte historique, comme ce fut encore le cas du 600e anniversaire en 1990, mais sans qu’on puisse y voir d’une façon apparente, le lien avec la musique que suggère l’appellation de « Pfifferdaj »

LE RÉPERTOIRE MUSICAL

docu0002_petitOn ne peut pas parler de répertoire proprement dit à propos du quart d’heure de musique très discordante que, selon la tradition, les ménétriers avaient l’habitude d’offrir au Seigneur, lors de leur visite annuelle, chaque membre de la confrérie jouant l’air qu’il voulait : un vrai charivari !

Aujourd’hui, au « Pfifferdaj » de Ribeauvillé, on peut entendre l’air de « Het esch Pfifferdaj » (Aujourd’hui, c’est le jour des ménétriers). Ce n’est pas un air pour fifre, mais une composition créée en 1879 par Jean Ganz, qui était alors chef de l’Harmonie Vogesia.

Comme on l’a vu, on ne décèle pas d’une part à Ribeauvillé une pratique traditionnelle fifre/tambour autochtone : ni musiciens, ni répertoire. La plupart des musiciens ne venaient-ils pas d’ailleurs ? D’autre part, la tradition avant la Révolution, ne mentionne rien d’organique, comme un concert offert par les Ménétriers à la population. Les musiciens actuellement invités au Pfifferdaj viennent surtout d’Alsace, de Suisse et d’Allemagne du Sud. Les fifres et tambours de Bâle sont les invités naturels de cette fête à Ribeauvillé.

Toutefois, inconsciemment cette fête est restée ancrée dans la population de Ribeauvillé par son lien avec la musique. Un tollé général a accueilli la tentative de l’arrêter vers 1960. En considérant ce que la tradition orale nous a transmis/le « Pfifferdaj » pourrait devenir très naturellement une grande fête de la musique offerte au public dans un grand rassemblement européen, en cette fin du 20e siècle. La Musique ancienne a déjà sa place dans cette petite ville du Haut-Rhin par un très beau Festival en septembre, depuis 1984. Pourquoi pas aussi la Musique de Rue ? Quant au fifre, il pourrait bien, à l’exemple de Bâle, s’y frayer un jour un chemin nouveau…

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