Fifres et Tambours en Vésubie

Castellon A 60 km de Nice, dans la vallée de la Vésubie, il existe aujourd’hui encore, une musique traditionnelle pour fifre/tambour. Elle s’inscrit dans un cadre festif qui s’est maintenu lui aussi.

Dans cet article, nous évoquerons la situation dans laquelle se trouve la pratique musicale du fifre avant d’en dégager les caractéristiques musicales. Nous nous intéresserons non seulement aux airs de fifre traditionnels, mais aussi aux créations musicales d’un compositeur local, Zéphirin Castellon, même si celles-ci sont récentes, dans la mesure où elles prennent appui sur le modèle traditionnel et sont parfaitement intégrées au répertoire traditionnel.

La vallée de la Vésubie, vallée de montagne dans le massif du Mercantour appartient à l’ancien Comté de Nice qui fait partie depuis 1860, du département des Alpes Maritimes. Les villages de la Vésubie, Lantosque, Utelle, Roquebillière, Belvédère et Saint Martin Vésubie, ont vécu dans un isolement assez important jusqu’à la fin du siècle dernier où une route a été construite pour relier la vallée au littoral. Auparavant, les échanges se faisaient principalement entre la Vésubie et les vallées piémontaises voisines. Ces villages ont vécu d’une économie agropastorale jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, moment où l’exode rural s’est amplifié et a vidé les villages de leurs habitants. La plupart des fêtes ont alors disparu avec leur musique. Depuis une dizaine d’années, on assiste à une renaissance des fêtes traditionnelles et du fifre dans le Comté de Nice, mais cette reprise de la vie culturelle traditionnelle est-elle durable ?

Musiques vivantes et musiques disparues

La musique pour fifre/tambour est principalement une musique institutionnalisée, exécutée dans des circonstances précises et qui requiert la présence, sinon de tout le village, du moins d’une catégorie bien définie de participants, classe d’âge notamment.

Aujourd’hui, la musique institutionnalisée intervient dans les circonstances suivantes, l’une religieuse, les autres profanes.

Circonstance religieuse : l’offerte.

Ce rituel a lieu une fois dans l’année pour la fête patronale d’un village. Actuellement, on peut le voir pour la Saint Blaise à Belvédère, la Sainte Anne à Lantosque, la Saint Roch à Utelle et la Saint Julien à Roquebillière. Au cours de la messe, au moment de l’offertoire, fifre/tambour entrent dans l’église et s’avancent jusqu’à l’autel en jouant l’air de l’offerte, suivis de deux représentants du Comité des fêtes ou de deux jeunes gens. Ceux-ci offrent pigeon et lapin et baisent la relique du saint. Les musiciens répètent l’air de l’offerte, pendant que toute l’assistance va vénérer la relique.

Circonstances profanes

le tour de village le soir des fêtes avant le bal et/ou le matin avant la messe du dimanche, le matin du jour de l’an, pendant le carnaval, fifre/tambour passent dans les rues principales du village en jouant farandoles et brandi de conscrits. Ils s’arrêtent sur les places où ils chantent et jouent valses et mazurkas.

les farandoles dont il existe plusieurs types
-  farandole du chou pour la St Biaise à Belvédère. Après la messe à la chapelle St Blaise et la bénédiction des champs par le curé, tous les Belvédèrois se rassemblent à l’entrée du village pour la farandole du chou. Un membre du Comité des fêtes, brandissant la hallebarde en tête de la farandole, est suivi des derniers mariés de l’année, -la mariée tenant un chou enrubanné, d’où le nom de la farandole-, des parents de celle-ci et de tous les villageois. La farandole qui dure environ une heure et demie, évolue du début du village jusqu’au chapiteau spécialement dressé pour la fête, en passant par la rue principale. Pendant la durée du trajet, fifre/tambour jouent sans interruption farandoles et brandi de conscrits.

-  farandole de Carnaval : le Mardi-gras dans l’après-midi, les villageois se rassemblent, soit à l’entrée du village soit sur une place récente, et font la farandole dans les rues jusqu’à la place la plus ancienne du village. Fifre/tambour jouent les mêmes farandoles et brandi de conscrits que pour les tours de village et la farandole du chou à Belvédère.

-  farandole du Cepoun : le Cepoun se déroule à Utelle pour la Saint Roch le 16 Août entre 18 et 19 h, sur la place du village. C’est au cours de celui-ci que les jeunes gens célibataires doivent dérober aux hommes mariés un billot de bois -le Cepoun- et le rouler jusqu’au parvis de l’église. Pendant que les jeunes gens sautent sur le Cepoun et reçoivent à leur passage les frappes des hommes mariés, en haie de chaque côté du billot de bois, fifre/tambour répètent une musique particulière, l’air du Cepoun. Quand une bataille s’engage entre jeunes gens qui essaient de s’emparer du Cepoun et leurs adversaires, fifre/tambour interrompent l’air, le fifre jouant des trilles désordonnés et le tambour battant des roulements ininterrompus jusqu’à la fin de la bataille. Plusieurs fois dans l’heure, les participants se reposent quelques minutes et reprennent le combat à l’énoncé d’une formule caractéristique du fifre. Pendant la durée du Cepoun, on observe une farandole autour du cercle rituel.

zeph1De nombreuses circonstances de pratique du fifre ont disparu, tant au niveau du cadre festif qu’à celui du cadre rituel. Ces disparitions ont des conséquences directes sur la musique pour fifre. on se trouve face à deux situations : la musique disparaît en même temps que la circonstance, ou elle transite pour être associée à une autre circonstance. C’est le cas de la musique de conscrits : les brandi sont joués aujourd’hui pour les tours de village et les farandoles.

La disparition du répertoire traditionnel de musique instrumentale tient à l’abandon progressif du fifre/tambour au profit des instruments de l’harmonie municipale, depuis le début du XXe siècle : la génération des personnes âgées de 60/70 ans n’a jamais connu l’offerte qu’aux cuivres. Fifre/tambour ne sont restés véritablement vivants que pour la fête des conscrits. C’est ce qui a amené Zéphirin Castellon, fifre de Belvédère, à composer son propre répertoire de musique pour fifre, quand il a recommencé à jouer dans la vallée.

Aujourd’hui, seuls les airs de l’offerte et du Cepoun sont spécifiques à une circonstance. A l’inverse, le même répertoire de farandoles et de brandi est joué aussi bien pour les tours de village que pour les « farandoles ».

Catégories de musique

Musique vocale et instrumentale ne sont jamais associées. Par contre, de nombreux airs joués aux fifre/tambour sont issus de la musique vocale :

-  les chants de procession repris aux fifre/tambour sont joués pour l’entrée et la sortie de la messe ou pour les processions au monument aux morts (à Roquebillière).

-  certaines chansons des Alpes italiennes sont aussi bien chantées que jouées aux fifre/tambour.

-  Zéphirin Castellon a transformé des chansons italiennes, entendues sur des cassettes, en valses et farandoles. Par ailleurs, il joue certaines de ses chansons au fifre.

-  les chansons populaires des années 30/40/50 qui ont un rythme de valse sont reprises au fifre/tambour.

Si l’on tient compte des circonstances auxquelles la musique instrumentale est liée, celle-ci peut être subdivisée en 5 catégories

-  l’offerte

-  les airs de procession

-  l’air du Cepoun

-  farandoles et brandi de conscrits

-  valses et mazurkas

Musiciens et instruments

Dans la vallée de la Vésubie, il n’existe pas de musiciens professionnels ; cependant les joueurs de fifre/tambour sont des spécialistes6. A l’inverse du galoubet-tambourin, fifre et tambour sont toujours joués par 2 personnes différentes.

Autrefois, dans chaque village, on comptait un fifre et un tambour qui jouaient à l’occasion des fêtes. Il pouvait y avoir d’autres fifre/tambour, mais plus jeunes, ou moins bons qui jouaient pour les veillées en petit comité ou qui remplaçaient les musiciens officiels quand ceux-ci ne pouvaient pas jouer pour une fête.

Le fifre est une flûtes à embouchure latérale à 6 trous, en ébène ou en buis. Son ambitus est de 2 octaves et une quinte, mais dans la pratique, seul l’ambitus de l’octave et de la quinte supérieure est utilisé (ré 5 à la 6). Le fifre est un instrument de plein air ; il doit se faire entendre face au tambour et à la grosse caisse qui l’accompagnent. Le tambour est un tambour militaire.

Le fifre est appelé lou siblé (le sifflet) le joueur de fifre, lou siblaire (le siffleur) et le verbe est siblare (siffler). on appelle le tambour, lou tabourt et le joueur de tambour, lou tabourdaire.

L’apprentissage se fait par imitation : les enfants écoutent jouer du fifre et essaient de reproduire les airs qu’ils ont mémorisés encouragés pour cela par les adultes.

Zéphirin Castellon, fifre de Belvédère, crée la musique instrumentale et vocale. Né en 1926, il part travailler à la fin des années 40 à Marseille où il écrit la plupart de ses chansons sur Belvédère. En 1968, muté à Nice, il remonte dans la Vésubie et y relance le fifre. Aujourd’hui à la retraite, il continue de créer chants et airs de fifre. Il joue toujours à l’occasion des fêtes dans la Vésubie et même au-delà de la vallée jusqu’en Provence.

Caractéristiques musicales

Après avoir abordé le cadre social dans lequel évolue la musique pour fifre/tambour, voici ses principales caractéristiques musicales.

La musique est uniquement tonale ; le fifre, sans clés, utilise les tonalités de ré et sol majeur (le do bécarre, seule différence entre les deux tonalités est joué en bouchant à demi le trou le plus haut). On compte sensiblement le même nombre de pièces en sol qu’en ré.

La musique de la Vésubie s’appuie sur un principe de périodicité rigoureuse qui fonctionne à plusieurs niveaux : phrase, mesure et pulsation. D’une façon générale, les pièces musicales sont constituées d’une ou deux phrases. La phrase comprend un nombre pair de temps. Elle a donc une structure symétrique régulière.

Il ne se produit généralement aucun changement de métrique tout au long d’une pièce. Les farandoles et l’air du Cepoun sont à 6/8, les brandi et l’offerte à 2/4, les valses et mazurkas à 3/4 et les airs de procession indifféremment à 2/4 ou à 6/8.

Il existe une différence de tempo pertinente entre farandoles et brandi de conscrits, de sorte qu’on appelle parfois les brandi, farandoles lentes. Cette différence correspond à une différence de métrique puisque tous les airs de fifre à 2/4 sont joués à 96 à la noire et les farandoles à 6/8 exécutées à 120 à la noire pointée.

Les pièces ont une forme cyclique comportant pratiquement toujours une ou deux phrases de longueur égale. Celles-ci sont répétées un certain nombre de fois. Pour les tours de village et les farandoles, les airs sont répétés quelques minutes, puis enchaînées à une nouvelle pièce.

Le même air est répété tout au long d’une procession. L’air de l’offerte est exécuté à partir de l’entrée du fifre/tambour dans l’église, le temps que tous les fidèles aillent vénérer la relique du saint. La farandole du Cepoun est jouée pendant toute la durée du rituel : une heure, avec des moments de pause et de trilles, quand il y a une bataille.

Les répétitions sont strictes ou variées suivant le répertoire : l’offerte, les airs de procession, et la farandole d

u Cepoun sont répétés strictement, tandis que farandoles, brandi de conscrits, valses et mazurkas sont variés. Zéphirin Castellon improvise des airs qu’il intercale avec ceux du répertoire des tours de village et des farandoles. Ces improvisations se font toujours en respectant le modèle métrico-rythmique de la farandole (et non pas celui du brandi).

Différentes formules mélodico-rythmiques annoncent le début des pièces. Elles sont un signal qui permet au fifre et au tambour de commencer et de terminer ensemble et pour le Cepoun, de savoir quand reprend le rituel.

Le Cepoun débute ainsi :

ves01

Le fifre de Belvédère avant Zéphirin Castellon commençait les pièces par :

ves02

et les terminait par :

ves03

Aujourd’hui, les farandoles s’achèvent très souvent par la formule suivante :

ves04

qui variée donne :

ves05

On l’a vu, il existe encore une musique traditionnelle pour fifre/tambour dans la Vésubie, même si une grande partie a disparu en même temps que son cadre social. Face à cette situation, Zéphirin Castellon, suscite un regain d’intérêt pour cette musique en relançant la pratique du fifre et en créant un nouveau répertoire. La musique traditionnelle vit encore. Parcourons les villages de la Vésubie et découvrons leurs richesses.

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