Comté de Nice, terre de paradoxes

Par Marie Thérèse Ould Daddah

Notre pays, c ’est donc le Comté de Nice, particulier, original, peu facile à appréhender, rebelle à tout cartésianisme, impropre à toute étiquette. c’est là un vrai défi lancé par le Professeur André COMPAN, professeur à la Faculté des Lettres de l’Université de Nice-Sophia Antipolis et Majoral du Félibrige.

Heureusement., de nombreux spécialistes, historiens, géographes, linguistes en tête desquels le Professeur COMPAN lui-même, ont relevé ce défi. En effet, depuis quelques décennies, les ouvrages relatifs tant à l’histoire de la Ville de Nice elle-même qu’à celle des communautés rurales de l’arrière-pays, se multiplient, nous permettant ainsi, de mieux comprendre ce petit pays que, depuis la fin du XIVe siècle, or appelle le Comté de Nice. C’est ainsi que pour la première fois en 1392, apparaît le titre de « Comté de Nice » ainsi attribué au jeune Amédée VIII, « Comte de Savoie, Nice et Vintimille, duc de Chablais et Aoste, marquis en Italie, prince et vicaire général du St Empire ».

Original, certes, le Comté de Nice l’est. Il est aussi une terre de paradoxes, de contrastes. Coincé entre la Mer Méditerranée et les Alpes, le Comté de Nice voit se succéder du sud au nord une étroite plaine, puis, à l’horizon les crêtes des hautes montagnes. En fait, le Comté se développe surtout en moyenne montagne, qu’entaillent les vallées Nord-Sud du Paillon (à l’embouchure duquel se trouve Nice), de la Vésubie, de la Tinée, du Var supérieur et de la Roya. Et voici que se dégage le premier paradoxe.

Ces données naturelles génèrent d’abord un grand isolement. Jusqu’au XVIIIe siècle, les chemins empruntée par les mulets, dataient de l’Antiquité, voire de la Préhistoire, et c’est seulement en 1864, avec l’arrivée du chemin de fer à Nice, qu’on peut parler de désenclavement du Comté. Ajoutons qu’un tel isolement impliquait des échanges peu nombreux qui, joints à une terre peu fertile, caractérisaient une économie peu développée.

Ces mêmes données naturelles -Lieu de passage obligé entre Provence et France à l’ouest, Ligurie et Piémont à l’est- font du pays niçois ce que les géopoliticiens appellent aujourd’hui, un important enjeu stratégique, une marche frontière que n’ont cessé de se disputer les États depuis les temps du Paléolithique. On sait ainsi qu’il y a 300 000 ans, des chasseurs Acheuléens étaient installés à Nice sur la plage de Terra Amata, où le niveau de la mer était supérieur de 23 mètres à celui du niveau actuel.

L’histoire proprement dite commence avec les Phocéens, ces Grecs d’Asie Mineure qui fondèrent des comptoirs le long du littoral autour de Massalia Marseille), fondée vers 600 ans avant J.C, notamment à Antipolis (Antibes) et Nikaïa (Nice), où la présence grecque sur la colline du château est désormais bien attestée.

Plus tard, la Pax Romana s ’installe peu à peu. Le trophée d’Auguste à La Turbie témoigne de cette romanisation, en donnant la liste des peuples indigènes « soumis » par Rome : la ville de Cemenelum (Cimiez) s ’est elle-même installée à l’emplacement d’un village indigène.

Nouvelle vague au Vème siècle : cette des invasions barbares où se succèdent Wisigoths, Burgondes et Ostrogoths, ces derniers cédant la Provence aux Francs en 535.

Il faudra attendre 999, c ’est à dire, la fin du Xe siècle, pour qu’apparaisse la première Charte concernant Nice. Cependant, entre-temps, l’une des conséquences de la renaissance carolingienne, est la construction en 788 sur une colline dominant la rive droite du Paillon, de l’Abbaye de St Pons, qui jouera, tout au long du Moyen Age, un rôle important dans l ’histoire de Nice.

Nouveau changement de 1125 à 1246, la Provence appartient à ta famille des Comtes de Barcelone puis, par le jeu des mariages, elle passe aux Comtes d’Anjou ; le comte catalan, Raymond Bérenger V épouse, en 1219, Béatrix de Savoie, fille du Comte de Savoie et de Maurienne. A la suite du mariage de Béatrix, l’une des filles du couple, la Provence connaît alors la période de la dynastie angevine. A la mort du dernier souverain de la dynastie, la Reine Jeanne, une succession difficile s’ouvre qui va diviser les seigneurs provençaux.

C’est alors que bascule le destin du pays de Nice qui va se séparer de la Provence. Le 2 Août 1388 en effet, un Traité secret signé à Chambéry, consacre cette séparation et le rattachement du pays de Nice au Comté de Savoie. La Provence est désormais amputée des vigueries, de Nice, du Val de Lantosque, du Comté de Vintimille, de Puget-Théniers, de Barcelonnette et de la Baronnie de Beuil.

A plusieurs reprises, l’assise territoriale du Comté de Nice sera modifiée. C’est ainsi, par exemple, qu’en 1713, la région de Barcelonnette repasse au Roi de France, évènement qui illustre l’âpre lutte qui opposa sans cesse Français et Sardes pour la succession du Comté. Trois dates ponctuent ces relations conflictuelles : 1792 qui voit l’entrée à Nice des troupes révolutionnaires dirigées par le Général d’Anselme, entrée qui provoqua l’apparition, dans les montagnes, des « Barbets », qui tentèrent de résister à l’occupation française.

La fin de l’Empire vit, en 1814, le retour du Comté de Nice au Royaume de Piémont Sardaigne. Enfin, par le Traité de Turin du 24 Mars 1860, le Roi de Sardaigne Victor Emmanuel consentait à la réunion de Nice à la France de Napoléon III.

Ainsi est illustré ce premier paradoxe : le Comté de Nice, terre isolée, aux communications difficiles, mais aussi, terre de « contact et de rupture » selon expression du professeur COMPAN.

Qu’à travers ces multiples vicissitudes politiques, le Comté de Nice ait gardé une évidente originalité, voilà qui n’est pas sans nous étonner. C’est peut-être là, le deuxième paradoxe.

Comment ce petit pays de 3 000 km2, passant de main en main, de dynastie en dynastie, tiraillé entre Provence et France à l’ouest, Ligurie et Piémont à l’est, comment une telle terre a-t-elle pu protéger sa personnalité, au point que le Comté de Nice reste, aujourd’hui encore une réalité vivante ? Comment cette marche-frontière, cette pomme de discorde a-t-elle pu garder son identité ?

La réponse est relativement aisée. C’est ta langue d’oc qui, sur près d’un tiers du territoire national actuel, a créé une culture originale, assise sur une forte romanisation véhiculée par les légions romaines. Cette langue d’oc est restée particulièrement vivante dans le Comté de Nice jusqu’en 1914. Ceci s’explique par le fait que le Comté, depuis 1388, a été soustrait à l’influence française, sauf quelques parenthèses.

Alors que les XVIIe et XVIIIe siècles représentent pour la langue d’oc dans le comté, une véritable traversée du désert, le XIXe siècle annonce une réelle renaissance avec des auteurs comme François GUISOL. Au XXe des sociétés se créent comme  » l’Academia Nissarda  » en 1904, avec sa revue « Nice historique ». Francis GAG., mort en 1988, et son théâtre contribuent au renouveau de la Langue et de la littérature niçoises. Depuis une vingtaine d’années enfin, cette langue et cette Littérature sont enseignées tant dans les collèges et lycées qu’à l’université.

Mais c’est sans doute la vitalité de la langue quotidienne, qui illustre le mieux la volonté des hommes de ce terroir d’assurer la continuité historique, sans bien sûr renoncer à la modernité. Il y a d’abord le Nissart côtier, que l’on parle à Nice et dans sa banlieue, dans les vallées du Paillon, à Eze, Villefranche et la Turbie. Ce nissart a conservé maints caractères de l’ancien provençal, ce qui lui a permis de résister à l’italianisation, tout en demeurant partie intégrante des langues d’oc, et notamment des dialectes côtiers de Provence de Marseille, Toulon ou Cannes. Il y a ensuite les multiples nuances dialectales des vallées alpines et préalpines, des « gavouots » qui d’ouest en est sont celui du Var, de l’Esteron et de Clans ; celui de la Tinée et du Val de Blore celui de la Vésubie, Boréon et Gordolasque ; celui de la Bévéra et de la Roya. Cette langue d’oc reste également vivante aussi bien dans l’anthroponymie (par exemple Garnier de Garnerius en latin, Garnerig en langue d’oc) que dans la toponymie (par exemple Belvédère, village de la vallée de la Vésubie, qui n’est que la forme italianisée de Belvezer, en langue d’oc).

Autre originalité l’architecture religieuse surtout, qui, malgré tes influences cumulées de l’Italie et des Alpes du Sud, garde un caractère de créativité certaine. Depuis le XIle siècle en effet des maçons et des tailleurs de pierre lombards, travaillent dans le pays de Nice. C’est ainsi, par exemple, que les peintures murales de nombreuses chapelles, souvent rurales, ont été exécutées par des artistes piémontais et ligures. Mais il s’agit là cependant, d’un art spécifique populaire à travers lequel les habitants des villages et les confréries sont les commanditaires des œuvres d’art.

L’art et la technique du fifre, notamment dans les vallées de l’arrière pays niçois, participent de cette originalité. Ils illustrent la détermination des hommes du pays niçois, paysans ou professeurs, de garder vivantes les traditions du passé, convaincus qu’ils sont de la nécessité impérieuse de protéger. de conserver, en un mot d’aimer ce précieux patrimoine qui appartient à L’humanité tout entière.