Fête de Saint Martin

Cette rubrique est composée d’une série d’articles édités par l’association « Kieken Reusche » et parus en Novembre 2000 – Les photographies noir et blanc accompagnant les différents articles de cette rubrique sont tirées des pages locales du journal La Voix du Nord, que nous remercions pour son aide involontaire.

Fête plusieurs fois séculaire, la Saint-Martin n’est plus célébrée en 2000 comme elle l’était encore en 1900…

Ainsi, la date du défilé n’a pas toujours correspondu au seul 10 novembre, et les enfants participaient autrefois à la fête habillés de vêtements particuliers. Mais tout comme aujourd’hui, le défilé se faisait en chanson, et de nombreuses lanternes illuminaient le cortège. Et pour les courageux chercheurs d’ânes, il y a toujours eu des récompenses…

La Saint – Martin à Dunkerque en 1999. On aperçoit au second plan l’âne Panicaut, géant d’osier qui n’a pas fait l’unanimité auprès des Dunkerquois, habitués à un « vrai » âne…

 QUI EST SAINT MARTIN ?

Bien avant d’aller faire promener son âne dans nos dunes, celui qui allait faire carrière sous le nom de Saint Martin était soldat romain. Un jour, celui-ci donna, à Amiens, la moitié de son manteau à un mendiant. Le petit Jésus ne resta pas insensible à cet acte de générosité puisqu’il apparut la nuit suivante auprès du futur saint, vêtu du manteau en question. Ce fut le commencement d’une grande carrière ecclésiastique, basée sur le schéma classique apparition-vocation-béatification.

Saint Martin, devenu par la suite évêque de Tours, joua un rôle important dans l’évangélisation de la Gaule, et plusieurs milliers d’églises portent aujourd’hui son nom en France.

POURQUOI SAINT MARTIN EST-IL VENU CHÔLER A DUNKERQUE ?

C’est à la fin du IVe siècle que Saint-Martin se retrouva à faire le pekebroucke avec des pêcheurs dunkerquois. Devant se rendre à Trèves, l’évêque de Tours (Saint-Martin, donc, pour ceux qui suivent) en profita pour répandre la bonne parole sur ces terres du Nord de la Gaule. Il se rendit dans les quelques villages de pêcheurs établis en dépit des fluctuations du littoral, très importantes à l’époque, et auxquelles seule la poldérisation mettra, bien plus tard, un terme.

POURQUOI SAINT MARTIN EST-IL A L’ORIGINE D’UNE FÊTE DUNKERQUOISE ?

Mais un beau soir, notre babbelaere, tout occupé à tenter de convertir les autochtones, ne vit pas le temps passer, et quand il voulut reprendre la route accompagné de son âne, il faisait noir comme peckedoun’cre. Et plus moyen de retrouver l’âne, qui s’était éloigné !

Heureusement, le saint homme reçut immédiatement l’aide des pêcheurs du coin, qui lui offrirent l’hospitalité, mais aussi de tous leurs m’tits bout’che, qui eux partirent à la recherche de l’animal, après avoir enfilé les bottes et les manteaux de leurs pères. Guidés à travers la nuit noire par de nombreuses torches et manifestant leur présence à grand renfort de teutres, les enfants retrouvèrent rapidement l’âne, qui broutait paisiblement au milieu des dunes. Ils entamèrent alors un retour triomphal accompagnés du baudet, dans une ambiance de fête, gardant toutes leurs lumières allumées et continuant à s’époumoner dans leurs instruments de fortune.

La joie et la reconnaissance de Saint Martin furent grandes, et l’on sait combien l’évêque est généreux. Mais il vivait dans le dénouement, ayant renoncé aux biens matériels, et n’avait pas grand choses à proposer à la joyeuse troupe d’enfants… Il rassembla alors les crottes (en flamand volaeren) laissées par son âne et les transforma en petits pains, pour le plus grand plaisir de tous. Les volaeren et croquendoules, spécialités boulangères de la fête de la Saint-Martin, étaient nés.

Depuis, tous les ans à la même époque, en ces jours où la nuit tombe dès la fin de l’après-midi, des processions d’enfants se mettent en route, dans toutes les villes de Dunkerque et des alentours. Les jeunes dunkerquois sortent munis de lanternes et chantent à tue-tête : ils commémorent ainsi l’héroïque recherche de l’âne de Saint-Martin, et auront droit, eux aussi, au moment de la dislocation du cortège, à leurs volaeren.

LA SAINT-MARTIN EST-ELLE UNE FÊTE RELIGIEUSE ?

Les paroles des chansons suffisent à démontrer que tout cela n’est pas très catholique… La célébration de la Saint-Martin, si elle est liée à un personnage clef de l’histoire de la chrétienté, n’a aucun lien avec une quelconque cérémonie liturgique. Comme beaucoup de fêtes, elle puise ses origines dans la culture judéo-chrétienne de notre territoire, mais est devenue un rite athée. L’arrière-plan religieux n’est pas plus marqué pour Noël et ses sapins ou Pâques et ses oeufs que pour Saint-Martin et ses volaeren. Au même titre que ces festivités, Saint-Martin est d’ailleurs évoquée voire fêtée dans les écoles laïques. C’est une fête populaire, qui a toujours été célébrée à Dunkerque, et ce peut-être même dès avant la fondation de la ville.

On sait que du début du XIXème siècle à la première guerre mondiale, Saint-Martin était fêté deux jours, à date fixe, le 10 et 11 novembre. Les processions débutaient à dix-sept heures, heure solaire. Le rituel était probablement déjà le même plusieurs décennies auparavant.

Depuis la fin du premier conflit mondial, la fête est circonscrite au 10 novembre, l’Armistice étant fêté le jour suivant. Cet hasard du calendrier desservit sans doute les festivités dans un premier temps, les Dunkerquois étant logiquement peu enclin à faire la fête la veille d’une si funeste commémoration. Le temps ayant pansé les plaies et allégé les mémoires, beaucoup trouvent aujourd’hui plutôt pratique la présence d’un jour férié le lendemain de la Saint-Martin. Les enfants n’ont pas à faire leurs devoirs avant de partir, et peuvent se reposer le lendemain…

Les lanternes

Les torches des toutes premières commémorations se transformèrent peu à peu en lanternes, moins dangereuses à manipuler. La lanterne traditionnelle, la « papier lantern », est en forme de pyramide renversée. Les parois intérieures, au centre desquelles brûle la bougie, sont huilées. La lanterne est maintenue en hauteur à l’extrémité d’une baguette de bois, et parfois décorée d’images d’Epinal découpées ou simplement peinte. Certains enfants utilisaient des fanaux, ces lanternes servant sur les bateaux et qu’il leur était facile de récupérer à l’époque où la pêche était encore le moteur de l’économie dunkerquoise.

Puis peu à peu se développa aussi l’usage de betteraves sculptées, préalablement « récupérées » auprès des maraîchers. Ces betteraves sont vidées jusqu’à en devenir translucides et des trous, permettant l’évacuation de la fumée et aussi la manipulation de la bougie, sont percés. Ces fentes, taillées de sorte à constituer une bouche, un nez et des yeux contribuent également à rendre plus esthétique cet objet que l’ovalité prédispose à prendre l’aspect d’un visage…

Très vite, les enfants, désireux d’être remarqués et mis en valeur grâce à la possession d’une lanterne magnifique, rivalisèrent d’imagination. C’est alors parfois toute la famille qui s’initie à la sculpture légumière. A partir de 1905, les premiers concours de lanternes sont organisés, et certaines deviennent de véritables maquettes lumineuses en carton ou en papier mâché. A la belle époque commencent à apparaître des lanternes en forme de beffroi, de leughenares, d’hôtel de ville, de statue de Jean Bart, et même d’hommes politiques comme Clemenceau ou Fallières.

Aujourd’hui, ces concours existent toujours, et betteraves et maquettes défilent souvent devant des jurys différents. Il faut reconnaître que ces objets sont devenus très dissemblables et que beaucoup de maquettes ne sont dorénavant ni lumineuses ni destinées à défiler. Si bien que beaucoup de gens se demandent pourquoi un concours de maquette, visiblement sans rapport avec le reste de la cérémonie, est organisé le soir de la Saint-Martin. Quant aux « papier lantern », elles ont disparu sous leur forme traditionnelle mais les lanternes de papiers tenues à l’extrémité d’un manche sont très nombreuses. Certaines de ces lanternes sont conçues à l’école par les enfants eux-mêmes, qui parfois appellent cet objet « un Saint-Martin ». La majorité d’entre elles est cependant fabriquée industriellement. Elles sont alors souvent colorées et parfois à l’effigie de héros de dessins animés ou … d’horribles citrouilles.

Les chansons

Le tintamarre accompagnant encore la procession au début du siècle (chansons, teutres, trompettes en plâtre, clochettes et cornes de brume) n’est plus le même aujourd’hui. Les airs traditionnels ne sont plus interprétés par les enfants eux-mêmes mais par l’harmonie locale. Aux instruments de musique des enfants ont succédés des pétards, et le répertoire se limite très souvent à la chanson :

–  Saint-Martin boit du vin
–  Dans la rue des Capucins
–  Il a bu la goutte, il l’a pas payée
–  On l’a mis à la porte avec un coup de balai

et parfois encore ses variantes :

–  Il est né
–  Dans la rue des Vieux Quartiers
–  Il est mort
–  Dans la rue du Lion d’Or
–  Il a bu la goutte, il l’a pas payée
–  On l’a mis à la porte avec un coup de balai
–  Saint-Martin boit du vin
–  Dans la rue des Capucins
–  Il a fait un schète
–  Dans la rue du loup

Pourtant, le répertoire était à l’origine beaucoup plus varié. Outre les chansons en flamand, qui ont naturellement disparu, d’autres comme celles des croquendoules, chantée pour réclamer la fameuse récompense, tend à disparaître. Si bien qu’aujourd’hui beaucoup d’enfants ignorent cette chanson, et parfois même jusqu’à la signification du mot croquendoule, ne connaissant que le terme volaeren.

–  Saint-Martin, boule, boule, boule,
–  Fais des croquendoules !
–  Dans la rue des Capucins
–  Schite des boudins, Schite des boudins

Au début du siècle, les jeunes dunkerquois chantaient encore une version dont les paroles mêlaient français et flamand :

–  Saint Martin boule, boule, boule,
–  Saint Martin, boule,
–  Saint Martin, boule, boule, boule,
–  C’est Saint martin,
–  Saint Martin qui vient
–  Paekt een stock
–  En slaet op zyn kop
–  En dat hy daer mee door lopt.
–  (Prend un bâton
–  Et Frappe sur sa tête
–  Et qu’avec ça il fiche le camp)

On pouvait également entendre cette autre version :
–  Sinte Maerten leule, leule, leule
–  Als t’hemn schit zyn broek is vol
–  (Saint Martin, leule
–  Quand il chie son pantalon est plein)

partition

Les volaeren

Les volaeren, petits pains à deux têtes, ont une forme immuable et ancestrale. La plupart des boulangers du dunkerquois en produisent, et certains livrent également les mairies par dizaines de caisses… Il est de tradition que la municipalité qui organise le cortège se charge de récompenser les enfants en distribuant au moment de la dislocation du cortège ou du concours de betterave un volaere à chaque participant. On remarque cette récompense est très attendue et que les paroles de plusieurs chansons exhortent Saint Martin à se livrer à une distribution immédiate et générale…

Jusqu’au milieu du XIXème siècle, et encore un peu plus tard dans certaines bourgades de la campagne flamande, les enfants passaient également de maison en maison, équipés de leurs lanternes, et réclamaient quelque récompense, plus souvent d’ailleurs sous forme sonnante et trébuchante que sucrée. Cette tradition disparue ne doit évidemment en aucun lieu servir de caution historique au « trick-or-treat », le racket d’Halloween que pratiquent désormais certains enfants à l’occasion de la Saint-Martin.

Les vêtements

Le port de vêtements de pêcheurs et de bottes, en référence à la tenue vestimentaire des jeunes héros commémorés, fut pratiqué jusqu’à la belle époque. Puis cette pratique se perdit, probablement en partie à cause du déclin de la pêche sur Dunkerque, qui raréfia jusqu’à la possession de ce type de vêtements …

Halloween
Manifeste contre la laideur consumériste ricaine

En cette période automnale propice à la nostalgie, je me revois quelques années en arrière, déambuler derrière un saint homme qui soit disant avait bu trop de vin et son âne. Nous étions des milliers d’enfants, équipés de betteraves ouvragées par nos soins, de lanternes multicolores en papier, à former un long serpent lumineux et chantant à travers les rues de Dunkerque. Après avoir défilé des heures dans le froid mordant de novembre, nous nous régalions d’un bon volaeren et d’un chocolat bien chaud.

Cette simplicité, cette convivialité de la Saint Martin en faisaient le succès car elles correspondaient bien aux valeurs de nos contrées. On pourra rapprocher notre attachement au soldat romain à celui que témoignent nos voisins wallons et lorrains à Saint Nicolas. Cette diversité folklorique est une des richesses de l’Europe et permet à chacune des régions de garder son identité et de souder ses populations.

Malheureusement, ces moments de cohésion locale sont menacés par les tentations globalisatrices et bassement mercantilistes de nos amis américains. Comme si cela ne suffisait pas, après avoir inondé le vieux continent de « junk food », de sous-cinéma, de pop jetable et de concepts économiques inhumains, l’oncle Sam nous envoie la quintessence de l’esprit ricain : une « fête » laide (l’orange domine, ne l’oubliez pas), sans aucun fondement historique, matérialiste et idiote. Merci à vous, Mc Donalds, Haribo, Disney et autres d’avoir abruti les jeunes générations avec vos opérations commerciales Halloween. Mais réjouissons-nous, l’Europe rattrape à grandes marches les Etats-Unis sur la voie de la décadence physique (on remarque une élévation du poids des jeunes assez sensible) et surtout intellectuelle. Soyons justes, les Etats-Unis n’ont pas le monopole de la laideur institutionnalisée à des fins consuméristes, je pense ici au Japon et à ses inénarrables Pokémon. Nous sommes également coupables en Europe de nous donner bonne conscience en inventant à cette mascarade des prétendues origines celtiques…et « puis c’est une période où il n’y avait pas de fête pour les enfants, il faut bien qu’ils s’amusent »…oui, mais pas dans l’abrutissement le plus total.

Sur ce, bonne fête des morts…

UNHAPPY, UNHAPPY HALLOWEEN, HALLOWEEN, HALLOWEEN..

L’apport culturel de communautés implantées en Flandre mais enracinées en dehors de nos frontières régionales ou nationales peut et doit faire évoluer et enrichir ce patrimoine. Mais la communauté nord-américaine n’est pas représentée à Dunkerque, et il s’agit bien là d’une manipulation intellectuelle et morale (puisque liée à un mercantilisme outrancier et agressif), basée sur le mépris et le sentiment de toute-puissance (chaque parcelle de la planète est une colonie américaine en puissance). Cette agression met en péril l’une des traditions les plus anciennes et les plus pittoresques de notre région. La complicité des médias, qui tous ou presque appartiennent à des groupes qui tirent profit du développement de cette fête (marchands de vêtements, d’électroménager, de téléphones … on fait vendre tout et n’importe quoi à l’occasion d’Halloween) ont permis d’implanter rapidement celle-ci au niveau national. Quitte à lui créer de toutes pièces certaines cautions morales, parmi lesquelles figurent les désormais célèbres pseudo-origines celtes de la fête de la citrouille*. Par ailleurs, Halloween et le carnaval ont en commun d’être des fêtes où l’on se déguise. Et le déguisement, à Dunkerque, est quelque chose qui relève du sacré. On ne se déguise pas n’importe où, à n’importe quelle occasion. Et vu les ambitions commerciales et touristiques de certains – hommes politiques comme investisseurs privés – pourquoi ne pas imaginer dans quelques années, si la fête continue à se développer dans le dunkerquois (et beaucoup de cafetiers se prêtent déjà au jeu), un « bal d’Halloween » au Kursaal ? Pourquoi pas, en effet, puisque « C’est une période creuse, où il n’y a pas beaucoup d’occasions de faire la fête »… « Allez, viens au bal … – J’ai pas de costume de vampire… – Bah, t’as qu’à met’ ton cletch ». Scénario catastrophe ? Oui, mais pas si fantaisiste que cela. On en reparle dans dix ans….

* les processions lumineuses liées à la fin des moissons et au début de l’hiver étaient autrefois légions en Europe – c’est d’ailleurs l’une des probables origines de la Saint-Martin. Mais en Irlande, si l’on sculptait bien des pommes de terre, des rutabagas et des navets, les citrouilles étaient absentes puisque introuvables.