Le fifre comme métaphore de l’ordre, mais fauteur de trouble

par J.M. Lhubac

En musique, on connaît plutôt mal le fifre, ce  » plus court chemin  » du souffle à l’expression sonore, puisqu’il ne possède que les éléments minima pour atteindre le but recherché : il est généralement dépourvu de clefs, de moulure pour se positionner sur l’embouchure, de butée où caler les doigts, et constitué d’un seul corps, sans artifice d’accordage. Ainsi se présente le fifre, livré tel quel, c’est à  » nu  » qu’il faut en tirer le meilleur parti. Le fifraire se trouve confronté à un simple tuyau percé de 6 ou 7 trous et bouché à une extrémité.

Nous sommes peu à peu arrivés à nous poser quelques questions sur les déterminants sociaux de cet instrument, qui, par suite de confusions terminologiques, est désigné sous le nom de  » pipeau, flageolet, piccolo, galoubet « , lorsqu’il n’entretient pas lui-même ces confusions ; à Nice, on l’appelle volontiers  » flûtet  » ou siblé (sifflet).

Le fifre comme métaphore de l’ordre mais fauteur de troubles ? Par ordre, nous entendons une organisation sociale traduite par un ensemble de signes crées par une forme de pouvoir et légitimant celui-ci. Le signe envisagé ici est la pratique du fifre.

En premier lieu, force est de constater que sa pratique échappe, dès le départ à tout contrôle social non inscrit dans le mouvement folk, il ne figure au programme d’aucun festival il n’apparaît pas comme un objet de prestige. Bref, il possède ses propres réseaux, souvent très localisés : Bazas, Dunkerque, Pézénas, Fréjus, Signes, Vallées nissardes.

On ne peut prendre conscience de sa dynamique de l’autonomie, qui est la sienne, que si l’on a une vision à la fois globale et suffisamment étendue. J’ai pu me rendre compte de ceci à travers ma fonction d’  » aiguilleur du fifre  » relais du spectacle  » La Marseillaise  » mis en place par Téléma. D’une telle place on réalise que cet instrument qui marche au pas n’en est pas pour autant  » entré dans le rang « .

Le fifre se révèle constitué de 2 branches essentielles – l’une militaire et l’autre pastorale, dont les interpénétrations successives tissent une véritable torsade au fil des temps. D’un côté : le collectif, le signifié (chaque sonnerie ou air militaire possède un sens concret ; il s’agit d’un véritable langage), l’ordre (sonneries, ordonnance) ; de l’autre : l’individuel, la liberté des grands espaces et la fantaisie. Avec son air de  » reboussier « , il se pavane tous les ans à St Tropez, lors de la  » Bravade « , fête locale tant chérie des Tropéziens d’origine. Les bravadiers y défilent accoutrés comme il y a deux siècles ; d’un pas cadencé, ils célèbrent l’époque où St Tropez, ville franche possédait sa milice municipale pour se défendre contre un éventuel envahisseur. On comprend mieux, à notre époque de tourisme, l’ironie de la situation à laquelle nos  » grenadiers  » font allusion ! Les salves des tromblons embrassent les flas et les ras des tambours, inlassablement.

Lorsque le désordre -l’invasion touristique- devient une norme, c’est par l’ordre que l’esprit de contradiction du fifre vient revendiquer une identité. Car, répétons-le, identité il y a : on vous fait saisir, dès les premiers mots échangés, que  » St Tropez  » n’est pas  » St Trop « . En s’activant durant trois jours, les fifres narguent, sur le plan visuel et sonore, les touristes en mal de farniente. Quel que soit le jour de la semaine où la fête tombe, les fifres si désuets viennent parasiter de marches napoléoniennes et de pas redoublés la musique des postes de radio.

Quant à la branche militaire du fifre, qu’en est-il de sa place par rapport au pouvoir constitué ? Incontestablement, le lien de vassalité qui le lie au pouvoir dès le XVIème siècle, -époque à laquelle François 1er crée la charge officielle de  » Fifre du Roy « -, ne fait que se modifier dans un sens décroissant.

Ainsi, depuis le XVIIIème siècle, il est utilisé dans les  » milices des villes « , sortes de para-pouvoir défendant les cités suffisamment importantes, mais aussi dans l’institution musicale nationale que constitue alors la  » Chambre du Roy « .  » Ce royaume dans le royaume « , rappelle Gilles Macassar, se divise en 3 suzerainetés :

La Chapelle Royale (organistes, chantres et maîtrises)

La Grande Ecurie, qui dépêche ses régiments de sacqueboutiers, ses escadrons de fifres

Les « Violons du Roy ». Cette dernière catégorie constitue précisément la pierre d’achoppement déterminante pour l’avenir du fifre par rapport au pouvoir. En effet, si l’on peut remarquer de nombreux textes et illustrations associant fifre et violon dans la pratique populaire, il n’en est pas de même dans une pratique plus savante. De fait, l’aristocratie étant seule à décider de l’évolution du  » bon goût « , elle inversera les valeurs qu’elle attribuait jusqu’alors aux  » Hauts instruments  » (ceux qui sonnaient fort et en tiraient privilège) et aux  » Bas instruments  » (les moins puissants, délaissés), de manière à offrir désormais la place de choix à ces derniers, comme le montre l’histoire de la musique de chambre.

En devenant le  » Roy  » de l’orchestre, le violon détrônera son acolyte en un siècle. Le fifre disparaît de la Grande Ecurie comme des Milices, passe tant bien que mal la Révolution ; on le retrouve par intermittence dans la Garde du Directoire et des Consuls ; puis dans la Garde Impériale de Napoléon 1er d’où, par bonheur, il essaimera dans toute l’Europe, dans les Cent Suisses sous Charles X et enfin dans les Grenadiers de la Garde, sous Napoléon III. Seule réminiscence de sa grandeur, après qu’il soit devenu obsolète dans l’armée en 1845 (exception faite encore des Grenadiers de Napoléon III) il fut l’instrument officiel des  » Écoles de Pupilles de la Marine  » et de tous les  » Bataillons scolaires  » de Paris et des grandes villes (N. Pita, Méthode de fifre).

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