Le piccolo d’orchestre et sa musique du 18e au 20e siècle

Jean-Louis BEAUMADIER

Il s’agit d’une flûte à embouchure latérale, de petites dimensions, désignée par l’adjectif qualificatif italien, « piccolo » (petit). Les flûtes à une clé, à cinq clés, puis, à système Boehm, plus tard amélioré, ont toujours eu leurs réductions et certains flûtistes ont pris goût à ces miniatures.

Mais écoutons Michel Corrette au XVIIIe siècle nous présenter la petite flûte dans sa méthode de flûte : <<On fait présentement à Paris des petites flûtes traversières à l’octave qui font un effet charmant dans les tambourins et dans les concertos faits exprès pour la flûte. Voyez ceux de Messieurs Boismortier, Corrette, Nodeaux, Braun et Quantz>>.

En 1740, Corrette encore remarque l’effet allègre de la petite flûte dans certaines musiques de danse. Vivaldi a écrit trois concertos pour « flautino » qui d’après l’étendue utilisée était probablement un piccolo et non pas UNE PETITE FLUTE A BEC (Source : OXFORD UNIVERSITY).

Les « Flautini » étaient très populaires au début du XVIIIe siècle, nous en trouvons dans les opéras et les œuvres orchestrales de Rameau et Campra.

Dans les « Indes Galantes » de Rameau, l’instrument aigu (probablement ure petite flûte à 1 clé, nombreuses à partir de 1735) se manifeste inquiétant, menaçant dans l’éruption du Volcan, le Tremblement de Terre et la Tempête au cours de la scène « cérémonie chez les Incas ».

Rameau utilise indifféremment le flageolet français de 11 cm de long, instrument accordé très haut, fabriqué également pour faire chanter les oiseaux en cage. En 1748 on le remarque également dans « les Surprises de l’Amour ».

Haendel mentionne cet instrument dans Acis et Galatea dans une partie indiquée « Flauto-piccolo ».

winnen Nous trouvons des parties de « piccolo » dans les œuvres de Haydn et Mozart; reportons-nous au célèbre opéra ”l’ Enlèvement au sérail » où dans l’ouverture le piccolo, le triangle et les percussions mènent l’allure de cette « Turquerie ». Également dans le passage débridé, rapide, aviné « VIVAT BACCHUS ! BACCHUS LEBE ! le piccolo mène la danse.

Beethoven ensuite utilise le piccolo avec un Sol Aigu lourd de menace dans l’orage de la Symphonie pastorale, alliant grosse caisse et timbales (tonnerre) et éclair lointain, mais il n’utilise qu’une seule note., alors que beaucoup plus tard VERDI sera le spécialiste de « l’éclair » au piccolo (Tempête du début d’OTELLO, éclairs dans RIGOLETTO etc…).

Beethoven encore nous rappelle le fifre militaire dans la première partie du final de la 9e symphonie, où, là aussi, trois percussionnistes scandent la marche avec 2 clarinettes et un contrebasson.

Je me souviens avoir joué dans l’orchestre symphonique des parties de piccolo dans des oeuvres peu jouées de Schumann (le Paradis de la Péri, Geneviève) ou de LISZT où là également le piccolo aigu annonçait la foudre de Dieu, voire la peste, ou alors, l’oeuvre étant composée sur un orgue, le piccolo devait tenir 16 temps une note très aigu (la*3) dans la nuance pianissimo.

A la fin du XVIIIeme siècle et au début du XIXe, Jean-Louis Tulou, brillant flûtiste européen et professeur au Conservatoire de PARIS (1786-1865) écrit « L’ECOLE DU PICCOLO » et Guiseppe Gariboldi (1833-1905) une méthode élémentaire pour « flûte tierce » et piccolo, la flûte tierce étant une flûte en Mib d’une dimension intermédiaire entre le piccolo et la flûte en ut en usage habituellement.

Mais citons, Eugène Damaré (1840-1919) dont j’ai enregistré avec beaucoup de plaisir les Valses et Polkas dont les très célèbres « Merle Blanc » et « TOURTERELLE ». Spécialiste du piccolo, il lui consacre une annexe à sa méthode de flûte et presque une soixantaine de titres sur environ 430 numéros d’opus.

Il nous dit, dans l’annexe de sa méthode : « Cet instrument, négligé par un grand nombre d’artistes flûtistes, ignoré par les Maîtres de l’ancienne Musique, se trouve de plus en plus employé dans les orchestres contemporains, où il se justifie par les effets les plus divers, tels que ceux contenus dans « le Menuet des Follets » de la « Damnation de Faust » du Maître Hector Berlioz, ou dans « CYDALISE et le chèvrepied » du Maître Gabriel Pierne, qui n’ont pu être réalisés que par l’emploi de la petite flûte.
Mais son rôle ne se bornera pas uniquement à l’exécution de traits de virtuosité ; sa sonorité « maigrelette », transparente, ou, si nous pouvons nous permettre l’expression « impalpable », est susceptible de rendre d’utiles services aux Maîtres de la musique moderne, toujours à la recherche de sonorités nouvelles et inédites.
C’est pourquoi, nous croyons utile d’attirer l’attention des artistes flûtistes sur l’avantage de se perfectionner ou de se spécialiser sur la petite flûte, certains qu’ils y trouveront des satisfactions en rapport avec leurs aspirations ».

De cet article d’Eugène Damaré, je discute l’expression « Sonorité Maigrelette »car je considère qu’actuellement les instruments plus perfectionnés et les progrès des flûtistes au piccolo permettent d’obtenir une sonorité raide et limpide quoique aigüe. Quant à « Cydalise et le chèvrepied », j’ai eu l’occasion de jouer cette oeuvre peu donnée de nos jours avec Paul Paray ; il y a six piccolos qui représentent des élèves répétant la leçon du maître, tenu par la clarinette.

Hector Berlioz, lui, a su en effet intégrer magistralement le piccolo à l’orchestre en lui donnant des responsabilités de soliste. C’est la première flûte qui jouait la partie de piccolo de la Symphonie Fantastique dans le final où petite clarinette en Mi13 et piccolo caracolent de concert !

Dans « Harold en Italie » la situation est la même ; le soliste piccolo joue le thème avec le hautbois dans le passage rapide et rythmé :

image004

Depuis 1832, Théobald Boehm avait perfectionné la flûte et donc le piccolo. Ici, je vais citer Denis Verroust dans l’article qu’il signait en 1981 pour la présentation de mon deuxième disque « La Belle Epoque du piccolo » :

« En 1832, Théobald Boehm soumet son « nouveau système de flûte » à l’Académie des Sciences de Paris ; ces améliorations (fondamentales) apportées à l’instrument vont également profiter au piccolo : il apparait et se modernise. S’il subsiste encore quelques problèmes de justesse ou d’homogénéité sonore, il s’agit d’un instrument moderne.
Petit à petit, il prend sa place dans l’orchestre ; les grands virtuoses de la seconde moitié du siècle lui consacrent fréquemment une partie de leur méthode de flûte (W.Popp, E.Kohler, E. Prill, etc…) mais semblent l’avoir relativement peu employé comme soliste pendant longtemps.
Par contre en France, à partir de 1870 environ, il prend une importance considérable, grâce à la Musique de Bal tout d’abord : c’est l’époque où prolifèrent les orchestres des théâtres, des Casinos (Cannes, Enghien et Vichy furent parmi les plus célèbres) ou encore les Bars (« Eden » de Vichy…). La petite flûte, tout à fait adaptée à cette musique brillante et enlevée, connaît une grande vogue et rivalise avec le cornet à pistons ou le flageolet. Un autre domaine où le piccolo est 1 ‘ instrument-roi s la musique militaire et les fanfares; celles-ci, plus souvent désignées sous le nom « d’Harmonies », recueillent aussi durant cette période un immense succès ; c’est ainsi qu’apparaissent des publications telles que « les Echos Militaires » proposant diverses compositions originales ou transcriptions « pour formations d’harmonie ou Musique militaire ». Certaines pages les plus célèbres pour la flûte, comme le rondo de J. Donjon, y figurent dans une adaptation où les piccolos sont presque toujours solistes ».

piccoloanonymeNous pouvons citer également le piccolo du Requiem de Brahms à l’unisson avec le choeur, les passages brillants dans l’oeuvre orchestrale de Chabrier (Espana), un passage très brillant dans Boris Godounov (1869) de Moussorgski, les soli parfois émotionnels des symphonies de Mahler, la difficulté d’intonation du début de la première symphonie « TITAN » à l’unisson avec le hautbois. La longue cadence de la 2e symphonie « RESURRECTION » avec la flûte, les brillants et vifs passages des ouvertures de Rossini (Sémiramis, la Pie voleuse, l’Italienne à Alger…)

Citons les parties très intéressantes, voire poétiques dans « DAPHNIS et CHLOE » de Ravel, « LA MER » de Debussy, « IBERIA » de Debussy où deux piccolos jouent des accords rêveurs dans « les parfums de la nuit ». Célèbres également les solis de « Ma Mère l’Oye », le début du concerto en sol pour piano, ou la Rapsodie Espagnole de Ravel.

Dans les grands soli, la littérature de Ballet (« La Belle au bois dormant de Tchaïkovsky, « Coppelia » de Léo Delibes), les passages des symphonies de Tchaikovsky. Dans la littérature russe, précisément le solo du « LIEUTENANT KIJE » de Prokofiev, ainsi que le chant de la 5e symphonie, « l’ Amour des trois Oranges », le dernier do pianissimo de « Roméo et Juliette » où le contrebasson dans le grave donne la tonique et l’intonation de l’accord. Et puis, pêle-mêle: les symphonies de Chostakovitch, les danses de Bela Bartok (merveilleux solo d’une page). « La Marche des Gorges Bleues » de Janaïek est un agréable duo piccolo et piano en souvenir du pensionnat où Janaiek jeune défilait en chantant avec les autres enfants en Blouses Bleues.

Citons également les brillants passages de « l’ Oiseau de Feu », de « Petrouchka », du « Sacre du printemps » de Stravinsky, sans oublier les délicats soli de Kodaly ou du « Festin de l’Araignée » d’Albert Roussel. Je me souviens avoir éprouvé un réel plaisir à jouer le solo de piccolo avec la caisse claire dans « NOBILISSIMA VISIONE » d’Hindemith.

Terminons ce chapitre avec une pensée pour la littérature de Georges Bizet où l’emploi du piccolo dans CARMEN où l’Arlésienne est célèbre.

De nos jours, le piccolo est devenu un instrument majeur. Les œuvres solistiques sont nombreuses : Marius Constant (« 9 MARS 1971 ») Franco Donatoni (NIDI), Will Eisma (AFFAIR2, piccolo et clavecin) Brian Ferneyhough (SUPER SCRIPTIO) Maarten Bon (Nee, IDEE (E)N). Dans le grand orchestre, il est presque toujours employé : E. Varese dans « AMERIQUES » en emploie trois et Henri Dutilleux également dans les Métaboles (deux) : « Tout un monde lointain », le « Concerto pour violon » utilise fréquemment le piccolo. Les compositeurs acceptent d’écrire pour le piccolo et je compte déjà, dans ma collection aux Editions Billaudot, six compositeurs vivants.

D’abord accessoire du flûtiste, le piccolo est devenu un véritable instrument soliste, vibrant tel un violon avec lequel nous pouvons jouer tout le répertoire de flûte, les sonates de J.S. Bach, les « fantaisies » de G.P. Telemann, les concerti de Vivaldi, la musique brillante de Demerssemann, Tulou ou BOEHM, la musique champêtre « 1900 », l’immense répertoire contemporain (essayez pour le plaisir le 1er mouvement du concerto de J. Ibert, ou le final « Burlesque » d’Alfredo Casella) déjà classique, ou naissant avec nos compositeurs actuels, nous donne un riche répertoire.