Fifres & tambourins, avez vous dit ?

par André GABRIEL

Si le fifre se trouve partout en France et ailleurs, la flûte à 3 trous a une aire de pratique plus localisée, et le galoubet quant à lui se rencontre dans la seule et si merveilleuse Provence.

Là, fifres et galoubets s’y présentent en juxtaposition on en surimpression selon les cas de figure. Il nous est offert d’entendre des ensembles de galoubets dont le nombre varie, des groupes de fifres pour les bravades, carnavals et autres nombreuses fêtes, enfin un type de formation apparu vers 1970, principalement dans les ensembles de défilé des groupes folkloriques, ceux-ci réunissant fifres, galoubets, tambourins et bachas.

Sans se perdre dans les détails techniques, bien connus des tambourinaires, le galoubet en si (St Barnabé) n’est utilisable qu’avec lui-même en raison de son diapason spécifique.

Des musiciens astucieux, dont Jean Bremondy et Maurice Maréchal du Roudelet Felibren de Château Gombert, ont imaginé des fifres en matière plastique possédant un tube d’insufflation en métal, appliqué sur l’embouchure latérale, pour en faciliter le jeu. Cette association d’instruments fut simultanément adoptée par le Roudelet Felibren et les Cigaloun Arlaten. Un nouveau type de répertoire composé de marches à 2 voix, de forme ABACA, s’est imposé. La seconde voix destinée au fifre, utilise le registre grave de l’instrument. Ainsi traité, le fifre se rapproche davantage de la flûte traversière et abandonne la dynamique et la brillance qui le caractérisent par rapport au galoubet dont la puissance est obtenue par le timbre et l’écriture de la première voix. En revanche, le Rampeù de St Tropez et le Roudelet Félibren depuis les assises nationales du folklore de 1983, utilisent le galoubet en la, à la seconde voix, et le fifre en ré, à la première à l’octave aiguë.

Les fonctions spécifiques du fifre et du galoubet.

Grâce à cette redistribution, le caractère dominant de l’interprétation est donné par le fifre et se rapproche ainsi davantage de ce qu’il est souhaitable d’entendre. Fifres et galoubets, en effet, ont historiquement et traditionnellement des fonctions bien différenciées.
-  le galoubet fait danser, essentiellement,
-  le fifre, en Provence, fait marcher et danser, selon l’habileté des musiciens qui en touchent… En réalité, on pourrait dire que le fifre « à tout faire » s’emploie partout, sauf en Provence.

Ne parlons pas ici du Comté de Nice dans lequel la pratique du fifre est particulièrement vivante, comparativement à celle du galoubet dont le renouveau récent est dû à l’action de la Brissando et du Cepoun.

Pour être plus complet sur la question, il faut préciser que le galoubet a évincé tous les autres instruments traditionnels et populaires, et qu’il fut consacré « instrument national de la Provence ». Ceci est le résultat de l’action conjuguée de Fréderic Mistral, du Félibrige, et plus tard, au début du siècle, dans les années 20, de la création de groupes folkloriques.

Quelques précisions terminologiques.

Le mot « fifre » désigne une petite flûte traversière à 6 ou 7 trous, avec ou sans clef, cela ne fait aucun doute.

La flûte à 3 trous, en revanche, peut s’enorgueillir d’être désignée par plusieurs mots souvent impropres :

-   Frestella (traduction du roman de Flamenca par René Nelli 1960)
-   Schwegel (Virdung 1511)
-   Alto-basso (Zarlino)
-   Tibie
-   Arigot
-   Flageolet
-   Flûtet
-   Fleitet
-   Freitet
-   Galoubet
-   Fifre
-   Flauta
-   Txistu
-   Pifre
-   Gaita (à Salamanque)

et peut-être en ai-je oublié ?

En Provence, le nom correct retenu est celui de « flûtet ». Il faut cependant reconnaître que le terme de « galoubet » est consacré par l’usage. L’homme de la rue le désigne, quant à lui, sous le nom de « fifre » malgré ses 3 trous !

D’autres paramètres entretiennent la confusion : le fifre et le galoubet sont deux flûtes très aiguës dont le répertoire et les contours stylistiques sont souvent proches, lorsque l’on considère les ornements, les articulations, la rythmique et le traitement polyphonique (à deux voix dans la majorité des cas).

Fifre et tambour, flûtet et tambourin.

De plus, le fifre ne va pas sans le tambour, ni le flûtet sans le tambourin. En Provence, on accompagne le fifre au « Bachas » (sauf à Signes où on utilise des caisses claires à peaux synthétiques).

Le bachas est un gros tambour (bachasso = grosse caisse pour emballer ou contenir). Certains lui prêtent une étymologie à rapprocher de Bacchus, ce serait alors le tambour qui conduisait les bacchanales !

En réalité, le bachas n’implique ni une dimension, ni une couleur particulière. Ce tambour s’utilisait dans les régiments. Il a été réutilisé ou copié dans les formations non militaires (tambours de ville, batteries de fanfare, orphéons, ensembles de bravadeurs…).

Les bachas historiques sont tous des tambours dits de « remploi ». Cela veut dire qu’on les a remployés dans d’autres fonctions. Cela est évident lorsque l’on examine les deux bachas du Musée des Arts et Traditions Populaires, de Château Gombert, du Museon Arlaten et qu’on les compare à ceux du Musée de l’Emperi de Salon.

« Bachas » pourrait donc se traduire par « gros tambour ». C’est un terme générique, non spécifique. Sous l’Ancien Régime, les tambours étaient en bois. Ceux du Museon Arlaten étant tels, les Provençaux les ont copiés presque fidèlement, et se sont inspirés de leur couleur, ce qui explique la couleur bleue de nos actuels bachas.

J’ai, pour ma part, la chance de posséder un bachas du XIXème siècle qui aurait servi à des musiciens traditionnels. C’est un gros tambour en laiton, qui a peut-être également servi aux régiments du second Empire. On pouvait se le procurer aussi facilement que les caisses claires qu’on utilise à Signes et que l’on devrait désigner en provençal par « bachas » ; ainsi le mot et le concept demeurent, mais l’instrument évolue.

Le tambourin qui accompagne le flûtet, s’il a évolué, lui aussi dans ses dimensions, n’a pas changé de nom de façon sensible : tambour de flûte, tambour chez Toinot Arbeau en 1588, tambour de Provence chez Mersenne 1636, tambourin de Provence chez Diderot en 1785…). Les organologues considèrent cependant avec raison, que le terme de « tambourin » est impropre pour désigner l’instrument provençal. Mais que faire devant une tradition séculaire ?

On peut constater que pour le couple flûtet-tambourin, le terme de tambourin revient le plus souvent, alors que la flûte à trois trous est désignée par plusieurs termes. En revanche, on peut constater que pour le couple fifre-tambour ou fifrebachas en Provence, le mot fifre est plus significatif, le tambour pouvant accompagner tout autre instrument.

Les références à l’histoire.

Certains textes mentionnant les exemples précités ont le mérite d’être peu connus car ne figurant à ce jour, dans aucune étude sur le sujet.
-  Dans ses « Mémoires » le Chevalier de Quincy raconte ainsi un épisode de la Guerre de Succession d’Espagne. En 1707, le vice-général Comte de Grignan a fait placer 100 pièces de canon… 6 000 paysans disposèrent ces 100 canons à la force de leurs bras.

« … ils étaient toujours accompagnés d’une musique provençale, le tambourin et le fifre ».

Je pense que s’il s’agissait du fifre à 6 trous, il ne préciserait pas « musique provençale ». Selon toute vraisemblance, c’étaient le galoubet et le tambourin qui accompagnaient ces durs travaux.

-  Dans la « Provençale (1722) Jean Joseph Mouret écrit un rigaudon. Dans la marge, le mot « tambourin » désigne l’instrument à qui il en confie l’éxécution. Ce même rigaudon est connu en Provence sous le nom de « Tambourin » car c’est sous ce titre qu’il figure dans « l’Anthologie de la Musique provençale pour galoubet » éditée par la fédération folklorique méditerranéenne. Ainsi, même d’éminents spécialistes peuvent par distraction, commettre des erreurs. En effet, ce rigaudon est pour flûtet-tambourin.
-  Le 18 Septembre 1729, à l’occasion de l’heureuse naissance du Dauphin, Louis fils de Louis XV et de Marie Leczinska, il y eut à Marseille des fêtes ainsi décrites. « Les trompettes et les timbaliers ouvraient la marche : les hautbois et les fifres et les tambourins venaient ensuite, et une bande de violons terminait le cortège ».
-  Pour célébrer la convalescence de Louis XV, une fête fut donnée « par la Cour des Comptes, Aides et Finances du Pays de Provence » le 13 Septembre 1744 à Avignon.

Le texte qui relate cette manifestation mentionne à plusieurs reprises « tambours, fifres, tambourins… » « Il y avait ce jour-là 20 tambours, 12 fifres, 14 tambourins »… (tambourin désigne bien aussi le galoubet).

La Marche commença par les trompettes, un timbalier à cheval et tous les tambours, fifres et tambourins. Plus loin, on lit : « Il y eut en même temps différents bals pour le peuple le long du Cours, de distance en distance, où l’on dansa au son des tambourins ». Ces bals populaires de rue se déroulaient en même temps que celui destiné à la haute société, joué par la « symphonie », c’est-à-dire un orchestre. Le tambourin était donc réservé aux divertissements populaires : les différents bals de cette fête se sont prolongés jusqu’à 5 heures du matin.

-  Les 7, 8, 9 et 10 Mai 1775 la ville d’Avignon fut chargée d’organiser les fêtes pour l’exaltation de Pie VI (qui fut Pape de 1775 à 1799).

Pour que de telles manifestations restent dans les mémoires, on éditait une « Relation des Festes » décrivant les réjouissances dans tous leurs détails : « Il y avait plus de cent galobets (sic), tambourins, fifres, flageolets »… ces jours-là.

Pas d’équivoque sur la nature des instruments présents. Plus loin, on lit encore : … pendant qu’on admirait les meubles… cent tambourins ou galobets s’étaient rendus dans la cour du Palais. »

Selon cette formulation, galoubet est donc synonyme de tambourin et désigne ce couple. On lit aussi : … tandis que les galobets, les fifres, les tambours faisaient entendre leurs harmonies… » « … les places, les carrefours avaient des galobets destinés à faire danser les habitants… ».

On peut observer l’apparition du mot « galoubet » entre 1744 et 1775. On a longtemps désigné cet instrument double par le plus gros des deux : le tambourin (cf Mouret 1722 et plus tard aux XIXème et XXème siècles). Les « relations » des fêtes de 1775 sont une exception puisque c’est le « galobet » qui indique le couple.

-  La gravure de la procession de la Fête-Dieu à Notre-Dame de la Garde de Marseille (XVIIIème siècle) montre bien les tambourins et flûtets en tête du cortège avec les bannières, plus loin derrière, l’ensemble des tambours, violons, hautbois, cors naturels, et la statue de la Vierge, comme la description de Melle de Scudéry le montre. Cette gravure polychrome « se vend chez Pagot, Marchand d’estampes à la Place St Martin » est-il écrit dans le cartouche.

-  A Marseille toujours, le 2 Juin 1777, à l’occasion de la venue du futur Louis XVIII, « L’Almanach » de Grosson indique :

« 36 tambourins, ayant à leur tête le Sieur Arnaud, annoncèrent la fête dans la ville et se portèrent sur la route d’Aix, en avant de l’arrivée de Monsieur, Comte de Provence, frère du Roi ».

Pour la circonstance, Jean-Raymond Cavailler avait écrit la « Marche pour le Prince ».

Les fêtes populaires se faisaient et se font encore aux rythmes de galoubet-tambourin. Le Museon Arlaten possède une affiche de la corporation des maçons annonçant les réjouissances pour la fête de l’Ascension : « Les clarinettes et les tambourins arriveront la veille de la fête… ils feront le tour de la ville… »

Viennent ensuite la Messe, la distribution du biscuit, une promenade en ville avec les tambourins et le drapeau, la retraite au flambeau et le bal.

L’esprit de la fête est peu différent de ce qui se déroule de nos jours pour la Saint Eloi : les tambourinaires « font le train », c’est-à-dire donnent l’aubade de maison en maison et distribuent des galettes (tourtes ou pognes).

Yves Rousquisto (Vence) m’a communiqué un article du « Petit Niçois (1er août 1909) racontant la fête de la Sainte Elisabeth et dans lequel il y a confusion entre le fifre à 6 trous et le galoubet à 3 trous… Balthazar Teisseire qui y est mentionné, sonnait vraisemblablement le fifre à 6 trous.

Je ne sais l’âge exact qu’a Balthazar et combien il a fifré de Sainte-Elisabeth… C’est un peu sa fête aujourd’hui. La « fifrera-t-il » ? Je veux le croire, je l’espère même, car sans Balthazar il n’est pas de bonne sainte « Babet ». Mais, ce que je voudrais, c’est qu’en souvenir de la joie qu’il a semée par les trois trous de son fifre enchanté, les jeunes gens d’aujourd’hui lui fassent une petite fête. Balthazar, que diable, aurait presque droit à un jubilé et à un fifre d’honneur.

Dans une revue provençaliste de février 1927 (année de sa disparition), Joseph Boeuf rédigeait en ces termes une publicité relative à sa production. « Joseph Boeuf, fabricant de tambourins et galoubets – Galoubet système Boeuf adopté par la classe de Tambourin des conservatoires d’Aix-en-Provence et Arles et joué par plus de 200 Tambourinaires ».

En guise de conclusion…

Évolution, dégradation, transfert d’intérêt, désinformation… autant de diagnostics plausibles qu’examineront les historiens de demain. En effet, lors de la parade surréaliste du Bicentenaire de la Révolution en 1989, nos instruments provençaux étaient désignés par le seul terme de « galoubet ». Quant au pictogramme qui nous indiquait le point de rassemblement, il était fortement inspiré par l’esthétique du txistu basque, cela signifie-t-il que l’on fait, de nos jours, plus grand cas du flûtet que du tambourin tant sur les plans technique qu’esthétique, au point d’en modifier l’appellation ? Le plus simple serait, évidemment, de nommer les deux protagonistes toujours empressés l’un envers l’autre, de ce couple vieux de plusieurs siècles !