Quand un air de fifre souffle sur les braises du Carnaval

Par C. Coulomb

On ne peut pas dire que la Provence rhodanienne soit un fief du fifre. Qui dit Provence dit galoubet et tambourin cela fait parti de la panoplie avec le soleil, les cigales et le pont d’Avignon. C’est pourtant de là qu’est partie, il y a quelques années, une expédition de sauvetage de cet instrument en direction du Languedoc.

-  Eclosion des carnavals en Occitanie

En 1977, le Théâtre de la Carriera basé sur Arles décide de travailler sur le carnaval. Ce thème, est dans la continuité de ses recherches sur les diverses expressions de la culture occitane, qui alimentent le contenu de ses créations depuis 1971. Commence alors un travail de collectage sur les traditions carnavalesques de la Catalogne au Piémont, des rencontres avec ceux qui pratiquent ces fêtes et ceux qui les étudient (Fabre, Gaignebet, Bessaignet… De cette profusion de témoignages naît le spectacle  » Bogre de Carnaval  » suivi d’un baletti  » monstre « . Sur le plateau quatre comédiens et trois musiciens jouent des scènes en français et en occitan, chantent, dansent, soufflent, grattent et frottent sur les cordes chauffées à blanc, des différents rites carnavalesques méridionaux.

Le succès est immédiat : 120 représentations en pleine période de carnaval. Le public des villes et des villages retrouve avec plaisir ses traditions et découvre du même coup celles des autres avec un sentiment de parenté. Le spectacle, les animations qui l’entourent et la sortie du disque 33 tours  » Bogre de Carnaval  » s’inscrivent dans un grand mouvement de renouveau carnavalesque amplifié par des rencontres, des séminaires, des éditions de livres, des expositions photographiques itinérantes et des films dont le but est de favoriser la participation des gens à la fête en opposition à la fête-consommation. Mais, si dans les pays d’oc, les carnavals jaillissent aussi nombreux que les fleurs sur l’amandier de février, tous les problèmes ne sont pas résolus pour autant.

-  Le manque de musiciens met la fête en périt

Bien des Carnavals et non des moindres manquent tragiquement d’instrumentistes pour jouer leurs propres airs ; ainsi le village d’Aniane n’a plus un seul musicien pour interpréter son répertoire riche de 7 morceaux de circonstance. Généralement, cette lacune est comblée par la venue monnayée de « pénias » ou de fanfares  » majorettisées  » dort le répertoire standardisé et non approprié vide les carnavals de leur originalité ! Lorsque les gens ne jouent plus eux-mêmes leur répertoire de fête, ils sont dépossédés de la rue ; lorsqu’ils oublient les moyens de se fabriquer masques et costumes pour s’inventer une image chaque fois renouvelée d’eux-mêmes, le cortège explosif de Carnaval se transforme immanquablement en une morne procession d’enfants travestis et finit par s’éteindre.

-  Une tentative pour reformer des musiciens de rue

Deux musiciens de « Bogre de Carnaval », Christian Coulomb et Patrie Verdié, témoins de cette situation critique, maintes foie rencontrée en tournée, vont tenter de renverser la vapeur en unissant leurs compétences. D’Octobre 79 à Mars 80, ils vont créer des ateliers hebdomadaires de musique dans une douzaine de localités, principalement en Languedoc où la demande liée aux carnavals est très forte. Qui dit Languedoc dit fifre et tambour ! VoiZà donc les deux Provençaux enseignant ces instruments qu’ils retrouvent avec plaisir, les ayant pratiqués en soutien à plusieurs Carnavals, comme Pézénas ou le Pouget. Mais si >a élèves sont nombreux, les instruments sont rares.

-  Faire fifre de tous bois…

Le fifre réglementaire en ré bémol utilisé en Languedoc se trouve alors difficilement dans le commerce ; les stocks sont épuisés depuis longtemps et sont plus été renouvelés vu le peu de demandes de cet instrument. Il y a bien quelques luthiers qui en fabriquent, mais très exceptionnellement. Pour répondre à la demande des élèves, Christian Coulomb et Patrick Verdié, sont amenés à fabriquer eux-mêmes une cinquantaine de fifres à 7 trous en canne de Provence. Ils en profitent pour passer de la tonalité traditionnelle de ré bémol à celle de ré bécarre, plus commode lorsqu’il s’agit de jouer avec d’autres instruments. Prix à l’unité : 5 francs ! Cette fois, plus de barrières pour l’atelier fifre dirigé par Patrick. Il enseigne selon la tradition orale, mais soutient son travail en créant et distribuant à chacun une méthode où figurent la tablature du fifre ainsi qu’un répertoire approprié d’airs carnavalesques tels que le Poulain et le Rigaudon de Pézénas, les « soufflets » du Languedoc et les « Bouffets » de Provence, des farandoles, etc…

-  … Et battre tambour

La pénurie touche aussi les tambours. L’instrument se trouve, mais il est cher pour les jeunes : 800 francs. Certains élèves chanceux « dégotent » des tambours d’ordonnance, au fond des greniers. Décabosser les fûts, changer les peaux et les remonter correctement sera leur premier contact avec l’instrument. Les autres s’en fabriqueront pour une somme modique représentant l’achat de la matière première, guidés en atelier par Christian Coulomb. Là aussi l’enseignement est donné oralement à travers une méthode d’apprentissage rapide basée sur l’impulsion. L’enregistrement de chaque séance est un précieux auxiliaire dans le travail de l’élève, car si le jeu du tambour est physique, la structure des phrases est abstraite.

-  Un rêve devient réalité : les nouveaux musiciens jouent pour leur carnaval

Bien sûr ces six mois d’apprentissage sont courts, beaucoup trop courts pour prétendre savoir jouer d’un instrument. Cependant le jeu relativement simple du fifre, le dynamisme de la méthode utilisée pour répondre à une demande précise et surtout la motivation des élèves aiguillonnée par déchéance du Mardi-gras vont permettre au rêve de chacun de se réaliser : jouer pour son carnaval. Prête pour le grand jour, les nouveaux musiciens sont impatiente de se mesurer à La rue, d ’en découdre avec sa Majesté Carnaval devant une foule locale toujours méfiante à l’égard des innovations pourtant nées dans son giron mais si prompte à les reconnaître si l’enfant est réussi. L’enthousiasme communicatif des musiciens ainsi que le répertoire retrouvé embrasera aussitôt la fête, emportant l’adhésion des gens. Les instrumentistes découvrent alors avec ravissement te pouvoir de leur musique et du même coup leur fonction essentielle dans le carnaval. Le plaisir de jouer aura été si grand et le temps de la fête si bref, que certains musiciens prolongeront ces instants de bonheur en allant renforcer d’autres carnavals dont ils connaissent maintenant les airs. Ces rencontres entre musiciens débouchent sur La création de plusieurs groupes de rue tels que Musica Nostra, Crostet, Négafol, Saltaroc et bien d’autres plus tard en écho, où le fifre s’alliera souvent au graîlhe cet autre instrument traditionnel du Languedoc.

-  Les masques et les costumes sont aussi de la fête.

Les créations des ateliers -masque et costume- en s’appuyant sur les traditions locales ont également porté leurs fruits, notamment chez les musiciens qui mettaient un point d’honneur à ne pas se déguiser de peur du ridicule et de l’uniforme et qui réalisent depuis, combien l’aspect visuel renforce l’impact musical. Ainsi chaque groupe se forme non seulement un répertoire et un son, mais aussi une image.

-  Une tentative réussie.

Cette action démontrait qu’il était alors possible de rassembler les gens de tous les âges, et des jeunes en particulier pour jouer des instruments populaires mais délaissés comme le fifre et le tambour. Il fallait pour cela replacer les instruments dans leur environnement, la rue, dans leur contexte, le carnaval, et remettre les valeurs culturelles locales à leur juste place pour permettre aux musiciens de s’exprimer à travers elles sans complexe. Il ne restait plus qu’à adapter une méthode ! Le moteur relancé, Christian Coulomb et Patrick Verdié, dont le contrat s’achevait avec la fin des carnavals, n’avaient pas à s’imposer davantage sur le Languedoc. Mais les liens créés sur place avec les musiciens et la population font qu’ils reviendront souvent y jouer en période de carnaval, ou comme intervenants ponctuels., dans des ateliers de musique et de décors.

-  L’écho du galoubet provençal au fifre languedocien

Pendant ce temps-là, en Provence, le renouveau des fêtes est en plein essor, les carnavals bien sûr, mais aussi les feux de la St Jean, qui sont une tradition bien implantée dans le pays. A cette occasion, les groupes de baletti foisonnent sous l’impulsion donnée par Montjoia, Bachas, Flor de Rose, etc… Le besoin de faire les « passe-carriéra », des défilés de rue endiablés, est pressant.

Des tambourinaires se rassemblent plus ou moins formelement pour jouer une musique vivante à partir du répertoire festif provençal, rejetant radicalement l’aspect passéiste des groupes folkloriques dont ils sont issus, comme par exemple « les Tambourinaires de la Bona ». A Noves, certains de ces musiciens, les « Entarasques » forment même un groupe de fifres et bachas, un peu par bravade (au cœur de la Provence félibréenne), mais surtout pour avoir un impact sonore plus fort dans la rue car, ici aussi, les groupes folkloriques sont éclipsés par les fanfares et les pénias.

Patric Verdié qui a fait partie de ces diverses formations et Christian Coulomb, forts de leur expérience sur le carnaval languedocien veulent approfondir leur action sur la musique de fête, mais chez eux cette fois, en Provence. En 1980, ils se retrouvent tout naturellement, avec les Entarasqués et d’autres musiciens isolés pour former le groupe Tarabastal à St Rémy de Provence. En tout, une vingtaine de musiciens pour permettre à l’identité culturelle provençale de reprendre pleinement sa place dans l’espace sonore et visuel des grandes fêtes de plein air. Pour cela, il faut partir d’un répertoire traditionnel solide, le décaper et le polir pour que, replacé en pleine lumière, les gens puissent s’y reconnaître comme dans un miroir.

-  Un répertoire fastueux

En Provence, le répertoire festif est extrêmement riche et Varié : fêtes cycliques, fêtes profanes, fêtes religieuses, fêtes commémoratives de batailles, de libération. Ce patrimoine musical s’est transmis, soit oralement comme cela se fait encore en campagne et dans les groupes folkloriques pour la formation des tambourinaires, ce qui a permis à des airs anciens comme la Moresque, les Cocos, les farandoles, les rondes et les marches de parvenir jusqu’à nous, soit par notation, comprenant alors des airs spécialement composés pour les Noëls, les fêtes votives., les fête-Dieu, etc… et des airs divers recueillis par les érudits de toutes les époques. Ce répertoire plonge ses racines dans un fond commun musical méditerranéen avec ses modes, ses colorations, ses rythmes caractéristiques (airs des Turcs, air de Guet, airs de St Jean).

Le premier travail de Tarabastal sera de choisir les morceaux les plus marquants et les plus typés. Ce sont curieusement les airs les plus anciens qui seront les plus proches de la sensibilité contemporaine, à cause du rôle essentiel de la percussion que le groupe développera largement à travers des rondes binaires, des farandoles et autres airs ternaires et qui l’amènera très vite à étendre son répertoire à l’Italie, à Ï’Espagne, aux Baléares, à la Grèce et à l’Afrique. Tout imprégné par ce répertoire n’en finissant pas de révéler ses richesses, Tarabastal, sensible aux musiques de son temps est irrésistiblement poussé a créer ses propres airs, conception propre à toute musique populaire lorsque la tradition est féconde.

-  Une pléthore d’instruments

Ce n’est donc pas un hasard si l’art du galoubet et du tambourin, s’est perpétué en Provence, la mélodie et le rythme unis dans un seul homme : le tambourinaire ; c’est autour de ce pivot que se développeront les instruments de Tarabasta . Mais le galoubet a perdu de sa puissance initiale. Affiné au XVIIIe siècle-, pour répondre à un répertoire de salon alors en vogue, ce virtuose manque de voix dans la rue. Il faudra donc fabriquer un instrument plus puissant en canne d’abord, puis en plastique ensuite pour résoudre des problèmes techniques de solidité, de justesse et de tonalité, ce que réalisera Yves Rousguist. Le tambourin, dont le jeu préconisé par les folkloristes consiste à « caresser » avec la massette la peau de veau mort-né, sera associé à la timbale Renaissance provençale plus sonore et dont les peaux sont moins fragies. Vient ensuite le fifre. Florissant dans le pays nissart et le Var, accompagné par un gros tambour à peaux d’âne nommé bachas, cet instrument de tradition militaire n’est plus utilisé en Provence rhodanienne que pour quelques morceaux dont la danse carnavalesque des Bouffets. Evidemment cet instrument de rue par excellence trouve sa place à Tarabastal où le son clair et précis qui le caractérise se mêle harmonieusement aux arabesques du galoubet. Amené à jouer dans différentes tonalités au sein du groupe, le fifre de canne en ré bécarre sera remplacé par le fifre chromatique de Bâle.

Autre instrument de plein air, adopté par Tarabastal : le graîlhe. Ce hautbois du Languedoc, souverain avec le tambour d’ordonnance qui l’accompagne dans les joutes navales maritimes aussi bien que dans le haut pays, amène au groupe une matière sonore rugueuse et puissante qui relie le monde tellurique des percussions au monde éthéré des flûtes. Dans cette zone se situe la cornemuse, instrument à anche également. En attendant de pouvoir reconstituer la cornemuse provençale aujourd’hui disparue, Tarabastal utilise la gaeta de Galice.

Voici maintenant la famille nombreuse, bariolée et turbulente des percussions qui caractérise le groupe depuis ses débuts. Ici la percussion n’est pas comprise comme un simple accompagnement mais comme un ensemble instrumental à part entière exploitant toute la richesse de ses timbres. Base et soutien actif renforçant le particularisme de chaque air, la percussion a souvent des plages d’improvisation aussi longues que celles des instruments mélodiques. Du grave à l’aigu, on trouve la grosse caisse profonde, la timbale hémisphérique, le tambourin, la timbale renaissance, le bachas, la caisse roulante en bois, le djembé africain, le taborim brésilien, les cymbales, les cloches, les sonnailles et toute une variété de claquoirs de bois dont te « tarabastèu », sorte de jacquemart provençal. Des grappes de grelots aux pieds et sur le corps environnent le musicien d’une poudre d’or sonore au moindre de ses mouvements. Le grelot devient une musique du corps par le truchement du costume.

-  Mi-homme, mi-bête

« Les hardes endossées, on coiffe le masque. A partir de cet instant, le monde s’ouvre à nous : non le quotidien, mais celui de ta magie… », dit-on à Tarabastal, dont le costume zoomorphe tout de cornes, de poils et de peaux musquées, tient de l’homme sauvage, de l’ours du loup du taureau et du bouc. Du bouc et du bélier surtout, car ces meneurs de troupeau ont une résonance particulière dans la mémoire pastorale des Provençaux toujours émus par le flot des transhumances, symboles de fécondité et de vie, de fertilité et de renouveau printanier ; ces deux grands géniteurs cornue sont la base des masques portés par le groupe en période de carnaval. Chargée de la force mythique de ce bestiaire, la horde Tarabastal, déboute dans les rues exacerbant les airs de transe, tentant de mettre les gens en communication avec ces énergies vitales. L’été, ce costume est remplacé par des lambeaux de tissus et des végétaux ; les grands masques font place aux chapeaux garnis de soleils d’herbes de St Jean abritant des demi masques de cuir ou de métal fin. En rupture avec ces images archétypales, il est fabriqué des costumes de circonstance laissant libre cours à l’humour, la dérision et la contestation, autres facettes du groupe. Mais jamais Tarabastal, ne sort sans costumes ; jouer avec des habits quotidiens reviendrait à banaliser son expression musicale, à se priver d’une part d’enchantement si nécessaire à l’épanouissement de ce moment de plaisir collectif qu’est la fête.

-  Une âme dans la fête contemporaine

Dans une époque où l’image et la musique omniprésente submergent l’imagination de formes sur lesquelles il n’y a pas prise, le besoin est grand de se retrouver physiquement au cœur de la représentation, d’être maître de son propre monde fantastique. C’est dans ce sens que Tarabustal se sert de sa culture, des traditions populaires provençales, non pas comme d’une fin en soi, en un moment fixe dans te temps, mais comme d’un ferment pour l’imagination, comme d’une matière vivante originale malléable au cœur de la fête contemporaine. L’irruption de ce monde ancestral en plein XXe siècle a un réel pouvoir détonant, mais n’est cependant pas plus anachronique que la samba brésilienne, si répandue dans tes carnavals européens depuis quelques années, car leur expression a la même source : le besoin de se dépasser soi-même en plongeant dans ce grand bain commun qu’est la fête. Estomac percuté, oreilles vrillées par tes flûtes, yeux remplis d’images inquiétantes et familières, le spectateur est emmené dans un tourbillon où il devient acteur à son tour.

Que ce soit en Occitanie, en France ou à t’étranger, les gens ont toujours été sensibles à cette dimension originelle de ta fête apportée par Tarabastal, à cette façon de susciter dans l’inconscient collectif, une suite d’impressions situées entre te commencement du monde et te temps présent en devenir. Ce qui fait dire parfois aux Provençaux eux-mêmes : « Cette musique nous dit quelque chose, vos costumes nous partent… mais de quel diable de pays êtes-vous donc ? ».

3 Commentaires

  1. nehring joseph
    07/05/2014 at 15:38 · Répondre

    Bonjour , je cherche a acheter des fifres dans différentes tonalités.(je joue du piccolo) merci de me contacter pour me dire si je peux en trouver. J’habite près de Aix en Provence.
    Cordialement

  2. valadier Dominique
    17/11/2014 at 16:15 · Répondre

    Bonjour,

    Je vous connais depuis très longtemps , ancien chef de cuisine du collège Glanum à St Rémy j’ai beaucoup joué avec Sébastien. Je cherche un groupe pour animer la rue au Paradou en février /mars . Avez vous des créneaux et quelles sont vos prestations . Merci de me répondre nous sommes en train de faire le programme culturel.
    amicalement Dominique

  3. Jean-Pierre Boyer
    17/04/2017 at 22:31 · Répondre

    Chers vieux amis de St-Rémy,
    Salutations fraternelles du Québec boréal !
    Nous somme encore debout, à côté de vous, pour la suite de l’histoire.

    L’utopie est la mémoire des rêves que nous n’avons pas encore réalisés. (Paul Ricœur)

    Heureux printemps ! Jean-Pierre et Jean du CRIP
    Au plaisir solidaire !

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